jeudi 2 août 2018

HYSTERIA W (extrait)




Vue du ciel Skowhagan a la forme d’une feuille d’érable tombée sur le fond de Kennebec Valley dont elle épouse les courbes, verte sur l’extérieure, les jardins se mêlant à des pans de forêt éparpillés, et tâchée de toits rouges en taule dans sa diagonale, tout le long de Main Street de part et d’autre de laquelle, coagulées les unes aux autres, irradie jusqu’à l’orée des bois l’agencement tout autant géométrique qu’anarchique de ses cellules dont transparaissent les nervures d’asphalte encadrant maisons et jardins, champs cultivés, parcs, corps de ferme, usines et entrepôts avec, déposée à la manière d’une goutte de mercurochrome dans l’angle d’une de ses nombreuses échancrures un point rouge marquant l’emplacement de notre lycée. De l’autre côté de la rue, lui faisant face, le bâtiment en briques jaunes de la salle des fêtes que notre professeur de littérature et nous-mêmes avions transformé en salle de théâtre, un théâtre où furent commis les pires crimes qui entachèrent l’humanité Clarisse : infanticides, fratricides, matricides… Mais le pire, l’impensable, ce n’était pas que ces crimes aient existé un jour et que nous devions depuis ce temps en porter la faute par le seul fait d’avoir été enfanté, perpétuant ainsi la transmission physique du malheur, mais que ces crimes seraient bientôt relayés par d’autres commis ici-même, au sein de notre misérable petite ville coincée au milieu de l’État du Maine, et que la nuit, encore une fois, allait devoir se faire en plein jour.

 

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