[I]
À
propos de Génial et Génital de Soth Polin.
« Je
voyais des myriades d’oiseaux peupler les airs de leurs battements d’aile en
une explosion de couleurs et de cris déchirants… Enfin – et cette image est la
plus pénétrante – je voyais au loin, par les gorges qui crevaient le flanc des
montagnes, je voyais… L’EMPIRE KHMER… À l’apogée de sa GLOIRE et de sa PUISSANCE… Je
voyais le temple d’Angkor dominer de toute sa splendeur la ville de Siem Reap,
capitale royale […] Il y avait d’autres images encore. Beaucoup d’autres. Il y
en avait tellement d’autres qu’il m’est impossible de les décrire… C’était un
déferlement continu, une fontaine de lumière : il pleuvait des diamants
sous mon crâne ; on m’aspergeait des gemmes les plus éblouissantes.
Ces
merveilles, j’aurais pu les ranger tout au fond de mon âme, en faire une sorte
de trésor intime, de réserve personnelle, et m’endormir confortablement dessus.
Mais
malgré leur valeur, elles ne m’apportaient rien qui vaille.
Aucune
joie. Pas une once de bonheur.
Ces
images, ces formes rayonnantes, étaient bien plutôt l’expression d’un conflit
douloureux, d’une lutte âpre entre deux réalités contraires : d’un côté,
l’impuissance, la médiocrité, la bassesse, les débris du visible ; de
l’autre, comme une montagne, l’immensité et la grandeur, la puissance et la
force de l’invisible.
Je
n’entrerai pas dans les détails, mais disons qu’à l’époque, le visible, c’était
moi. Moi, petit Phnompenhois, secrétaire insignifiant, perdu dans une
entreprise minuscule, elle-même perdue parmi des centaines d’autres. Et
l’invisible, c’était encore moi, c’était ce grand trésor logé au fond de moi,
c’était cet idéal qui faisait naître en moi des visions fabuleuses. »
Voici
que nous vient, comme d’une lointaine nuit peuplée d’arcanes étrangères à nos
modes de penser occidentaux, une voix singulière forgée dans la matrice de
visions singulières – guerriers, joyaux et animaux tout droit sortis de
l’antique royaume d’Angkor minent le visible de l’intérieur pour en rendre la
vacuité des effets de surface (en lesquels nous nous débattons au contact de
nos semblables), encore plus désuète et insupportable. Ces visions endémiques
au mythe khmer sont certainement l’émanation sensible d’un idiôme qui, traduit,
force notre propre langue du dedans comme on écarterait des mains les intestins
de notre langue maternelle pour y introduire une respiration… comme si notre
propre langue, qui est tout notre esprit et toute notre manière de voir,
devenue depuis longtemps irrespirable, saturée du dedans, incapable de
véhiculer de l’incommunicable trouvait dans sa confrontation à cette autre
langue un second souffle, un supplément d’âme, un autre espace où puiser la
puissance irradiante des mots et tout ce qu’ils véhiculent d’énergies. Peut-être
est-ce là la vision singulière que nous nous faisons du voyage (de l’exile)
qu’accomplît Christophe Macquet vers cette terre du Cambodge, lourd de toutes
ses obsessions linguistiques, comme on trimballerait un trésor, et hanté à
jamais du dedans après s’être inoculé tous les poisons d’une langue forgée dans
d’autres métaux que ceux avec lesquels nous avons poli la nôtre. Disséminant de
la limaille khmer dans le clafouti franchouillard et redoublant, par sa
traduction et ce style qui lui est tellement propre (lire Cri&Co, Kbach,
Tchoôl !, Dâh…), le registre génital des émotions, il nous offre la
possibilité de sentir, avant même de comprendre derrière le français qui nous
rend cette voix lisible ce que c’est que parler
fruit-fleur, ce que c’est aussi que sentir, sous la langue parlée, tout le
pulsionnel libidinal où s’enchevêtre le ying-yang érotico-thanatologique comme
pour nous introduire à l’indistinction originelle du plaisir et de la
souffrance. Ainsi soit-il des plaisirs liés aux usages de l’ironie qui traverse
comme un câble électrique l’ensemble des nouvelles de Soth Polin réunies sous
le titre évocateur de Génial et Génital –
l’extase, l’émerveillement, ce qui nous pousse à crier au génie nous venant
sans nul doute des couilles, qu’on en ait ou pas puisque sperme et cyprine, si
nous avons bien compris, sont désignés en khmer par un seul et même mot : eau du désir. De fait il y a du trouble
jeté par cette langue dans nos catégories de pensées – nos tombeaux – par
lesquelles chaque chose se définit selon son espèce et son genre par rapport à
ce qu’elle n’est pas. Indéniable présence donc, dans ce ce recueil, de la
Syzygie (l’être primordial indifférencié selon le sexe) par-delà, ou plutôt en
deçà du sacro-saint principe Aristotélicien de non-contradiction contraignant
jusqu’au supplice du sarcophage notre logosphère. « L’Être est, le Non-Être n’est pas. Tu ne feras pas que le non-être
soit. » (Parménide, père de notre Occident). À quoi un autre vieux
fou, (Lao-tseu), plus proche en esprit des ruines d’Angkor pourrait
répondre : « Non-être et Être
sortant d’un fond unique ne se différencient que par leurs noms. ».
Ruines nominalistes contre ruines ontologiques. Angkor jette une ombre sur
l’Agora.
L’ironie
donc, cette tournure d’esprit qui voile sous les parures du rire d’amertume les
puissances à l’œuvre de la mélancolie – la nostalgie d’un âge d’or, ressort de
toute conscience malheureuse, nourrissant la distance critique du mélancolique
vis-à-vis de toute contemporanéité – se fout des catégories comme des
contraires, jusqu’à trouver dans la douleur et l’apitoiement une source inouïe
de plaisir où se régénèrent les batteries du conatus essendi. C’est qu’elle est en elle-même duplice, à double tranchant,
source tout autant libératrice du
monde dont elle fait son objet (le tournant, comme animé d’une pulsion sadique,
en ridicule, elle le tient à distance, comme l’usage du poing gauche chez un
boxeur droitier son adversaire), que mortifiante :
entraînant celui qui en fait usage dans un état d’insatisfaction perpétuelle,
non seulement à l’égard du monde tel qu’il est, dont il ne pourra jamais se
repaître, qu’à l’égard de lui-même dans son incapacité à changer le monde dont
il ne peut finalement que rire (c’est là toute sa force…) et non modifier
l’essence (et toute son impuissance). Force des faibles ou faiblesse tout
court, voire baroud d’honneur de l’éternel perdant faisant de son
infirmité, la résignation mortifiante, le point saillant de toutes les formes
de sagesse : mourir au monde commence par mourir à soi-même. Accélérons
dès lors en nous la puissance du seigneur Thanatos (rions), qui l’emporte à
tous les coups, et emportons ce qui nous insupporte (le monde tel qu’il est)
dans notre chute. Consciencieux clairvoyant, l’ironique pour lequel toute chose
se donne également comme vide, Maya hante chacune de ses pupilles qu’il
retourne en lui-même et, dans cette vision tout intérieure d’où l’eau jaillit
du sommet des montagnes et s’écrase dans des éclaboussements de lumière, comme
dans un paradis perdu traversé par le cri déchirant d’animaux nocturnes,
s’élève le sentiment que quelque chose manque à ce monde auquel nous ne sommes
pas vraiment. Quelque chose qui nous précède, nous dépasse, et qui pourtant
nous habite – apanage des poètes et des fous – quelque chose qui n’existe plus
mais que nous sommes, ou, à défaut d’être, nous définit. Une identité
fabuleuse, relative à la vision d’un Hors-Temps dont le monde porte cependant
la trace (Angkor), comme si le temps des mythes, un court instant, avait trouvé
le moyen de s’extérioriser et s’offrait alors dans toute sa splendeur (et sa
décadence) rayonnante à travers ce qu’il reste de tripotable par les
archéologues – l’invisible de ce qui
n’est plus mais a toujours été, rendu visible par l’architecture primitive,
sorte de manuel matérialisé de traduction spontanée des forces dépassant les
individus et les civilisations dont ils ne sont qu’un produit : l’énergie
qui traverse les vivants et les mondes qu’ils construisent, tout autant que la
langue qu’ils habitent. Maya les engendre depuis la nuit en les plongeant dans
la Cimérie noire avec toute la consistance d’un songe, celle des
vanités.
Les ruines d’Angkor (parce qu’elles ne sont plus que des ruines) sont donc le signe d’une évidence : quelque chose a existé de sublime, un état perdu de l’humanité khmer peuplé de danseuses endémiques et de singes déambulant parmi les temples aux ogives captant la lumière d’un ciel d’où semble rayonner le vide, et les êtres en jaillir spontanément comme de multiples irradiations frauduleuses de la matière se parant de multiples couleurs (il suffit de s’y promener), comme dans le miroitement d’un rêve digne du Grand Meaulne navigant entre les tentures orangées des couloirs d’un château qui n’a jamais existé à la recherche d’un amour qui n’existe plus… Signe terrestre d’une vie perdue depuis trop longtemps et qu’il serait donc fou de chercher à reconquérir après un gouffre de mille ans, mais dont on ne peut (dont certains illuminés ne peuvent) s’empêcher de vouloir revivre, comme une intensité vécue diminuée à quatre-vingt-quinze pourcents, devenue sotte et pâle, un souvenir d’enfance lumineux amputé par l’apparition des premiers poils pubiens ou quelque chose d’aussi grotesque et envahissant (colonisant) que la sexualité. Comme dans le deuil mélancolique tel que Freud le décrit, le chasseur, désirant retrouver l’objet disparu, devient lui-même la proie de son propre désir (la proie des ombres). Ainsi l’ironie dévore-t-elle du dedans l’insatisfait et le jette en pâture aux affres de la mélancolie – eau trouble en laquelle les chimères sont aussi puissantes à faire sentir le mal que des lames de couteau, mais toutes, par une sorte de magie très retorse, porteuses des puissances désastreuses du rire qu’on étouffe, faute d’être capable de nous élever nous-même à hauteur de notre propre néant. Celle-ci – l’ironie de l’insatisfait – travaille de l’intérieur du Temple Khmer à entretenir les braises d’un désastre que l’on sait imminent : Parménide a toujours eu tort, les Occidentaux sont les fossoyeurs du vide et, avec lui, de la quiétude, de la vie heureuse, de la paix entre les peuples, et de l’interruption possible de l’éternel retour du même : la misère et la mort. Un monde s’écroule – le nôtre – à mesure que nous découvrons un autre continent de pensée : il est désormais possible que le non-être soit – comme la vraie vie de Rimbaud – ailleurs. Tant mieux. La preuve : ce qui a été de l’être reste visible mais n’existe plus, Angkor, et toujours. C’est de cette dimension-là, où le vide côtoie l’existence (se donne dans le même temps comme la gloire perdue du royaume à travers la persistance de ses ruines au cœur du visible), depuis ce prisme à travers lequel le blanc devient tout autant la source de la couleur noire que son émanation contraire que découle la vue qui tue portée sur le monde des vivants. Vacuité de nos contemporains, qui est aussi, puisque nous en sommes, la nôtre. L’ironique, dont le sadisme intellectuel est universellement reconnu, devenu par la force des choses – les lois retorses de la psyché par lesquelles tout est en même temps son propre contraire, ou du moins prompte à le devenir – sa propre cible, se masochismise alors, et trouve son plaisir dans l’humiliation. La fable, le fabuleux de la fable, se transforme en farce. Les guerriers de l’empire khmer au faîte de sa gloire et de sa puissance en pauvres types. Le rire s’élève, discret, ténu, à peine un sourire, jaune boue, par-dessus les cendres fumantes de la désolation, et le cri déchirant des animaux du paradis perdu ne sont plus que des insultes à l’égard des illusions perdues dont l’auteur est devenu le gardien ridicule. Ce qui en fait un sage certainement, au sens taoïste du terme, fort de ses facultés de résignation et son goût inné pour la mornitude : « tout ce qui émane du Tao est monotone et sans saveur ». Gardien des vacuités, de la morne existence… de fait chauffeur de taxi vivant sans moyens de communication dans le cagibi sans lumière d’un commerce désuet de Californie en ce qui concerne notre auteur. Face à l’absurdité, au vide consubstantiel de l’existence, ne reste plus qu’à jouir sous toutes les formes que peut prendre l’informité originelle du plaisir en attendant la fin, (et certainement qu’écrire est l’une de ses formes), le plaisir consistant ici à faire varier les formes du plaisir dont certaines (on peut toujours rêver) seraient encore à inventer, ou découvrir. Et c’est bien à une découverte que nous avons affaire ici. Celle d’un style, et d’une ontologie (très non-occidentale) du mépris de soi comme accès au sentiment d’exister, l’illumination de la plénitude d’être en n’étant soi-même (moins que) rien. « Atteins à la suprême vacuité et maintiens-toi en quiétude devant l’agitation fourmillantes des êtres...». Porter les valises de sa femme jusqu’au taxi, alors même qu’elle vient de lui annoncer qu’elle le quittait pour un autre, et trouver là (dans cette violence de la négation subie) une ultime forme d’équilibre et de satisfaction : fantasque aspiration subliminale ou décomposition, en profondeur, de la très occidentale volonté de puissance.




