mercredi 21 octobre 2026

UN CAMBODGIEN SUR L’AGORA (1)


 À propos de Génial et Génital. Soth Polin. Ed. Le Grand OS. Trad. Christophe Macquet.



[I]

 

À propos de Génial et Génital de Soth Polin.


« Je voyais des myriades d’oiseaux peupler les airs de leurs battements d’aile en une explosion de couleurs et de cris déchirants… Enfin – et cette image est la plus pénétrante – je voyais au loin, par les gorges qui crevaient le flanc des montagnes, je voyais… L’EMPIRE KHMER… À l’apogée de sa GLOIRE et de sa PUISSANCE… Je voyais le temple d’Angkor dominer de toute sa splendeur la ville de Siem Reap, capitale royale […] Il y avait d’autres images encore. Beaucoup d’autres. Il y en avait tellement d’autres qu’il m’est impossible de les décrire… C’était un déferlement continu, une fontaine de lumière : il pleuvait des diamants sous mon crâne ; on m’aspergeait des gemmes les plus éblouissantes.

Ces merveilles, j’aurais pu les ranger tout au fond de mon âme, en faire une sorte de trésor intime, de réserve personnelle, et m’endormir confortablement dessus.

Mais malgré leur valeur, elles ne m’apportaient rien qui vaille.

Aucune joie. Pas une once de bonheur.

Ces images, ces formes rayonnantes, étaient bien plutôt l’expression d’un conflit douloureux, d’une lutte âpre entre deux réalités contraires : d’un côté, l’impuissance, la médiocrité, la bassesse, les débris du visible ; de l’autre, comme une montagne, l’immensité et la grandeur, la puissance et la force de l’invisible. 

Je n’entrerai pas dans les détails, mais disons qu’à l’époque, le visible, c’était moi. Moi, petit Phnompenhois, secrétaire insignifiant, perdu dans une entreprise minuscule, elle-même perdue parmi des centaines d’autres. Et l’invisible, c’était encore moi, c’était ce grand trésor logé au fond de moi, c’était cet idéal qui faisait naître en moi des visions fabuleuses. »

 

Voici que nous vient, comme d’une lointaine nuit peuplée d’arcanes étrangères à nos modes de penser occidentaux, une voix singulière forgée dans la matrice de visions singulières – guerriers, joyaux et animaux tout droit sortis de l’antique royaume d’Angkor minent le visible de l’intérieur pour en rendre la vacuité des effets de surface (en lesquels nous nous débattons au contact de nos semblables), encore plus désuète et insupportable. Ces visions endémiques au mythe khmer sont certainement l’émanation sensible d’un idiôme qui, traduit, force notre propre langue du dedans comme on écarterait des mains les intestins de notre langue maternelle pour y introduire une respiration… comme si notre propre langue, qui est tout notre esprit et toute notre manière de voir, devenue depuis longtemps irrespirable, saturée du dedans, incapable de véhiculer de l’incommunicable trouvait dans sa confrontation à cette autre langue un second souffle, un supplément d’âme, un autre espace où puiser la puissance irradiante des mots et tout ce qu’ils véhiculent d’énergies. Peut-être est-ce là la vision singulière que nous nous faisons du voyage (de l’exile) qu’accomplît Christophe Macquet vers cette terre du Cambodge, lourd de toutes ses obsessions linguistiques, comme on trimballerait un trésor, et hanté à jamais du dedans après s’être inoculé tous les poisons d’une langue forgée dans d’autres métaux que ceux avec lesquels nous avons poli la nôtre. Disséminant de la limaille khmer dans le clafouti franchouillard et redoublant, par sa traduction et ce style qui lui est tellement propre (lire Cri&Co, Kbach, Tchoôl !, Dâh…), le registre génital des émotions, il nous offre la possibilité de sentir, avant même de comprendre derrière le français qui nous rend cette voix lisible ce que c’est que parler fruit-fleur, ce que c’est aussi que sentir, sous la langue parlée, tout le pulsionnel libidinal où s’enchevêtre le ying-yang érotico-thanatologique comme pour nous introduire à l’indistinction originelle du plaisir et de la souffrance. Ainsi soit-il des plaisirs liés aux usages de l’ironie qui traverse comme un câble électrique l’ensemble des nouvelles de Soth Polin réunies sous le titre évocateur de Génial et Génital – l’extase, l’émerveillement, ce qui nous pousse à crier au génie nous venant sans nul doute des couilles, qu’on en ait ou pas puisque sperme et cyprine, si nous avons bien compris, sont désignés en khmer par un seul et même mot : eau du désir. De fait il y a du trouble jeté par cette langue dans nos catégories de pensées – nos tombeaux – par lesquelles chaque chose se définit selon son espèce et son genre par rapport à ce qu’elle n’est pas. Indéniable présence donc, dans ce ce recueil, de la Syzygie (l’être primordial indifférencié selon le sexe) par-delà, ou plutôt en deçà du sacro-saint principe Aristotélicien de non-contradiction contraignant jusqu’au supplice du sarcophage notre logosphère. « L’Être est, le Non-Être n’est pas. Tu ne feras pas que le non-être soit. » (Parménide, père de notre Occident). À quoi un autre vieux fou, (Lao-tseu), plus proche en esprit des ruines d’Angkor pourrait répondre : « Non-être et Être sortant d’un fond unique ne se différencient que par leurs noms. ». Ruines nominalistes contre ruines ontologiques. Angkor jette une ombre sur l’Agora.

 

L’ironie donc, cette tournure d’esprit qui voile sous les parures du rire d’amertume les puissances à l’œuvre de la mélancolie – la nostalgie d’un âge d’or, ressort de toute conscience malheureuse, nourrissant la distance critique du mélancolique vis-à-vis de toute contemporanéité – se fout des catégories comme des contraires, jusqu’à trouver dans la douleur et l’apitoiement une source inouïe de plaisir où se régénèrent les batteries du conatus essendi. C’est qu’elle est en elle-même duplice, à double tranchant, source tout autant libératrice du monde dont elle fait son objet (le tournant, comme animé d’une pulsion sadique, en ridicule, elle le tient à distance, comme l’usage du poing gauche chez un boxeur droitier son adversaire), que mortifiante : entraînant celui qui en fait usage dans un état d’insatisfaction perpétuelle, non seulement à l’égard du monde tel qu’il est, dont il ne pourra jamais se repaître, qu’à l’égard de lui-même dans son incapacité à changer le monde dont il ne peut finalement que rire (c’est là toute sa force…) et non modifier l’essence (et toute son impuissance). Force des faibles ou faiblesse tout court, voire baroud d’honneur de l’éternel perdant faisant de son infirmité, la résignation mortifiante, le point saillant de toutes les formes de sagesse : mourir au monde commence par mourir à soi-même. Accélérons dès lors en nous la puissance du seigneur Thanatos (rions), qui l’emporte à tous les coups, et emportons ce qui nous insupporte (le monde tel qu’il est) dans notre chute. Consciencieux clairvoyant, l’ironique pour lequel toute chose se donne également comme vide, Maya hante chacune de ses pupilles qu’il retourne en lui-même et, dans cette vision tout intérieure d’où l’eau jaillit du sommet des montagnes et s’écrase dans des éclaboussements de lumière, comme dans un paradis perdu traversé par le cri déchirant d’animaux nocturnes, s’élève le sentiment que quelque chose manque à ce monde auquel nous ne sommes pas vraiment. Quelque chose qui nous précède, nous dépasse, et qui pourtant nous habite – apanage des poètes et des fous – quelque chose qui n’existe plus mais que nous sommes, ou, à défaut d’être, nous définit. Une identité fabuleuse, relative à la vision d’un Hors-Temps dont le monde porte cependant la trace (Angkor), comme si le temps des mythes, un court instant, avait trouvé le moyen de s’extérioriser et s’offrait alors dans toute sa splendeur (et sa décadence) rayonnante à travers ce qu’il reste de tripotable par les archéologues – l’invisible de ce qui n’est plus mais a toujours été, rendu visible par l’architecture primitive, sorte de manuel matérialisé de traduction spontanée des forces dépassant les individus et les civilisations dont ils ne sont qu’un produit : l’énergie qui traverse les vivants et les mondes qu’ils construisent, tout autant que la langue qu’ils habitent. Maya les engendre depuis la nuit en les plongeant dans la Cimérie noire avec toute la consistance d’un songe, celle des vanités.

 

Les ruines d’Angkor (parce qu’elles ne sont plus que des ruines) sont donc le signe d’une évidence : quelque chose a existé de sublime, un état perdu de l’humanité khmer peuplé de danseuses endémiques et de singes déambulant parmi les temples aux ogives captant la lumière d’un ciel d’où semble rayonner le vide, et les êtres en jaillir spontanément comme de multiples irradiations frauduleuses de la matière se parant de multiples couleurs (il suffit de s’y promener), comme dans le miroitement d’un rêve digne du Grand Meaulne navigant entre les tentures orangées des couloirs d’un château qui n’a jamais existé à la recherche d’un amour qui n’existe plus… Signe terrestre d’une vie perdue depuis trop longtemps et qu’il serait donc fou de chercher à reconquérir après un gouffre de mille ans, mais dont on ne peut (dont certains illuminés ne peuvent) s’empêcher de vouloir revivre, comme une intensité vécue diminuée à quatre-vingt-quinze pourcents, devenue sotte et pâle, un souvenir d’enfance lumineux amputé par l’apparition des premiers poils pubiens ou quelque chose d’aussi grotesque et envahissant (colonisant) que la sexualité. Comme dans le deuil mélancolique tel que Freud le décrit, le chasseur, désirant retrouver l’objet disparu, devient lui-même la proie de son propre désir (la proie des ombres). Ainsi l’ironie dévore-t-elle du dedans l’insatisfait et le jette en pâture aux affres de la mélancolie – eau trouble en laquelle les chimères sont aussi puissantes à faire sentir le mal que des lames de couteau, mais toutes, par une sorte de magie très retorse, porteuses des puissances désastreuses du rire qu’on étouffe, faute d’être capable de nous élever nous-même à hauteur de notre propre néant. Celle-ci – l’ironie de l’insatisfait – travaille de l’intérieur du Temple Khmer à entretenir les braises d’un désastre que l’on sait imminent : Parménide a toujours eu tort, les Occidentaux sont les fossoyeurs du vide et, avec lui, de la quiétude, de la vie heureuse, de la paix entre les peuples, et de l’interruption possible de l’éternel retour du même : la misère et la mort. Un monde s’écroule – le nôtre – à mesure que nous découvrons un autre continent de pensée : il est désormais possible que le non-être soit – comme la vraie vie de Rimbaud – ailleurs. Tant mieux. La preuve : ce qui a été de l’être reste visible mais n’existe plus, Angkor, et toujours. C’est de cette dimension-là, où le vide côtoie l’existence (se donne dans le même temps comme la gloire perdue du royaume à travers la persistance de ses ruines au cœur du visible), depuis ce prisme à travers lequel le blanc devient tout autant la source de la couleur noire que son émanation contraire que découle la vue qui tue portée sur le monde des vivants. Vacuité de nos contemporains, qui est aussi, puisque nous en sommes, la nôtre. L’ironique, dont le sadisme intellectuel est universellement reconnu, devenu par la force des choses – les lois retorses de la psyché par lesquelles tout est en même temps son propre contraire, ou du moins prompte à le devenir – sa propre cible, se masochismise alors, et trouve son plaisir dans l’humiliation. La fable, le fabuleux de la fable, se transforme en farce. Les guerriers de l’empire khmer au faîte de sa gloire et de sa puissance en pauvres types. Le rire s’élève, discret, ténu, à peine un sourire, jaune boue, par-dessus les cendres fumantes de la désolation, et le cri déchirant des animaux du paradis perdu ne sont plus que des insultes à l’égard des illusions perdues dont l’auteur est devenu le gardien ridicule. Ce qui en fait un sage certainement, au sens taoïste du terme, fort de ses facultés de résignation et son goût inné pour la mornitude : « tout ce qui émane du Tao est monotone et sans saveur ». Gardien des vacuités, de la morne existence… de fait chauffeur de taxi vivant sans moyens de communication dans le cagibi sans lumière d’un commerce désuet de Californie en ce qui concerne notre auteur. Face à l’absurdité, au vide consubstantiel de l’existence, ne reste plus qu’à jouir sous toutes les formes que peut prendre l’informité originelle du plaisir en attendant la fin, (et certainement qu’écrire est l’une de ses formes), le plaisir consistant ici à faire varier les formes du plaisir dont certaines (on peut toujours rêver) seraient encore à inventer, ou découvrir. Et c’est bien à une découverte que nous avons affaire ici. Celle d’un style, et d’une ontologie (très non-occidentale) du mépris de soi comme accès au sentiment d’exister, l’illumination de la plénitude d’être en n’étant soi-même (moins que) rien. « Atteins à la suprême vacuité et maintiens-toi en quiétude devant l’agitation fourmillantes des êtres...». Porter les valises de sa femme jusqu’au taxi, alors même qu’elle vient de lui annoncer qu’elle le quittait pour un autre, et trouver là (dans cette violence de la négation subie) une ultime forme d’équilibre et de satisfaction : fantasque aspiration subliminale ou décomposition, en profondeur, de la très occidentale volonté de puissance.

 

 

UN CAMBODGIEN SUR L'AGORA (2)


À propos de Communiquer, disent-ils. Soth Polin, in Génial et Génital.



[II]

À propos de Communiquer, disent-ils.

Un style… une autre langue… un autre esprit… un autre humour surtout (ce dernier concentrant comme un marqueur indélébile les trois autres hypostases), ce sont sans doute là les seules armes dont dispose l’écrivain – le faible – contre toute figure sécularisée de l’éternel oppresseur aux cent-vingt bras et ses multiples visages. Nous ne pouvons faire ici l’économie du background historique de l’auteur entré en résistance face au colonialisme non seulement économique et politique mais aussi culturel de son pays par l’hydre à deux têtes : la France et les États-Unis, plus précisément la France culturellement subsumée par le leadership étatsunien sur les pensées et les mœurs durant l’entre-deux guerre, qui aura donné lieu à cette ingérence impérialiste dans l’économie des cerveaux floqués d’un drapeau bleu blanc rouge serti des 50 étoiles de l’orgueil mondialisé sur cette partie d’Indochine, sans parler des Rouges qui guettaient à la porte de l’ancien royaume de Kampuchéa pour mieux l’inciter à se déchiqueter de l’intérieur dès que Shiva aura quitté les lieux… C’est que le monde, tel qu’il s’est dessiné dans l’entre-deux-guerres, et les esprits avec lui – ce n’est pas un secret – nous vient d’Hollywood, grand colporteur de l’idéologie mono-triomphante au mépris des petites (et des grandes) différences, en plastifiant les cerveaux. On conviendra que le cinéma soit un formidable passeur d’idéologies, et que ce n’est pas pour rien que les films hollywoodiens, hissant ses égéries au rang de déesses et de dieux d’un nouveau panthéon, ont été interdits en URSS, ses dirigeants préférant de loin donner en pâture au peuple nos guignols franchouillards de Saint Tropez, atteints de tiques irrépressibles du visage, aux bombes à retardement de la beauté ravageuse et des poses qui en disent long sur la manière d’être un vrai homme (ou une belle salope). Résistance des petits face au monde culturellement homogénéisé donc, dans lequel il n’existe pas de place pour d’autres formes de discours que le discours devenu dominant, le discours de l’Occident avec sa plastique propre : ses films, ses héros ayant valeur de modèle de moralité, comportements-types par lesquels accéder à plus d’être, plus de pouvoir de séduction… et sa leçon de métaphysique : rien n’existe au-delà de l’image. L’Être, c’est le phénomène. Le non-être n’existe pas puisqu’on ne peut pas le voir, et l’invisible, et l’indicible, avec lui. Le pouvoir de la séduction (le jeu unique du paraître) est entré dans ses œuvres pour les siècles à venir et pour plaire aux filles il faut ressembler de près ou de loin aux chimères dont l’industrie cinématographique nous inonde, et se soumettre sans restriction aux jeux de l’imitation pour se trouver quelques traits de consubstantialité manifeste avec Charles Bronson (jeune) ou Alain Delon (jeune), au risque de n’exister qu’au rabais, c’est-à-dire ne pas exister, aux yeux des autres, et par eux à nos propres yeux… le risque encouru, pour celui qui ne joue pas le jeu en se retirant des exigences du siècle étant de devenir moins que rien, une ombre d’homme parmi les hommes, un fragment d’insignifiance sur le grand marché des échanges de fluides corporels. Face à cela, l’aplanissement des esprits obnubilés par les marchandises du qui en jette stylistiquement, comme en jettent les grosses bagnoles sur les petits-monsieur, « un colt, promesse de soleils à venir », comme disait René Char, un colt moulé dans la substance délétère des mots, un colt aux dimensions ridicules de la littérature dont le 7ème art annonce depuis près d’un siècle la disparition, comme il annonce (espace d’immédiateté sans restes où la réflexion peut toujours tenter de s’immiscer pourvu qu’elle soit munie d’un casque et d’un protège-dents) l’impossibilité d’un espace critique de retrait en raison de son superpouvoir de captation des esprits par le seul règne de l’image, reine de ce monde, comme jadis Maya sur les contreforts de l’inconscient enfoui au cœur de la jungle, quelque part au Nord-Est du lac Tonle Sap.

 

Dans cette nouvelle, Communiquer, disent-ils, l’Agora, ce lieu où les anciens grecs venaient débattre de ce qui est et de ce qui n’est pas, régler leurs comptes, avancer leurs droits, inventer de nouvelles formes de gouvernements capables de sortir les homonculus sapiensis de leurs grottes comme une effusion solaire au cœur d’un monde de glace, un espace où la pensée (toute étouffante soit-elle devenue) prenait des allures de libération de l'homme des âges les plus obscurs (Argos), ce haut-lieu de l’intelligence triomphante et des arts-nouveaux (épopées, tragédies, mêlant les affaires humaines à celles supposées des dieux…) s’est depuis fait supplanter par Hollywood, nouveau centre névralgique de notre Occident dont les productions occupent toutes les discussions (toute la pensée) en faisant table rase de ce qui jusqu’ici en avait fait une source d’illumination. Alchimie du Capital dont il faudra peut-être un jour cartographier les naissances latentes : les effets insidieux, capables d’affecter jusqu’à ce qui, de l’homme, fait pourtant l’essence : le langage, réduit au spectre de ce qui est absorbable dans l’économie de marché et ainsi réservé à l’unique logique des échanges : la communication (comme solution finale à toutes les aspirations historiques de la Commune certainement). Poésie, pour peu que tu veuilles survivre : cache-toi ! Au risque de paraître ridicule – car étrangère à la langue de communication – inutile à la circulation des énergies consummivores, l’absorption forcenée des nourritures spirituelles conventionnées qui sont comme les métaux conducteurs du désir attisant (multipliant) tous les ressort de cette aspiration stupide à plus d’être (Bouddha, sauve-nous !) en se pliant au monde des effets de surfaces et son intarissable babil.

 

C’est là, il nous semble, l’un des points saillants de cette première nouvelle. L’insatisfait, qui y a nom Vanna, lui qui rêve splendeur et gloire perdues du royaume khmer dans une avalanche de visions fantasmatiques à qui le sexe féminin reproche de ne pas assez communiquer, comme s’il s’agissait là des prémisses nécessaires à la fornication, consent un moment de jouer le jeu pour apprendre le babil générationnel, et avoir ne serait-ce qu’une chance de baiser. Sur l’invitation, et l’incitation, de sa collègue de bureau, Sary, sur laquelle ont cristallisés pour Vanna tous les coui-coui piailleurs du Désir, celui-ci part avec trois autres personnes vers Kep, station balnéaire construite par les Françaisn depuis Phnom Penh. Moment de lecture jouissive où l’on assiste, comme Vanna y assiste, à une diarrhée verbale dans laquelle les occupants de la 404 se perdent (la discussion partant littéralement dans tous les sens) dont ils jouissent au point d’avoir les lèvres humectées de baves, comme au terme d’une crise d’épilepsie. Ce moment d’abandon, de partouze verbale lors du trajet évoque tout à la fois un mouvement de masse (irréfléchi, soumis à la mécanique d’une puissance dépassant de loin les individus qui n’en sont que les véhicules insignifiants, parlant pour parler, dans une sorte de gratuité amnésiante) qu’un rituel de passage par lequel chacun, comme individu justement, trouve à exister au sein d’une communauté (en jouant le jeu qu’elle réclame la pour exister justement : communiquer, et n’exister alors que par l’être ensemble tout puissant). Sorte de communisme logorrhéique dans lequel l’idée même de solitude, si chère aux poètes, aurait non seulement été proscrite, mais aurait complètement disparue. Imaginons seulement que ce monde soit devenu le nôtre, et que ce ne sont pas les Communistes autoproclamés de tous les pays qui en aient trouvé la clef (rendre la solitude impossible, en planquant des micros partout), mais le Capitalisme effréné armé de tous ses progrès technologiques, notamment en matière de communication érigée à titre d’impératif catégorique : produire du communicable. Pas très baisant, si la liberté est bien ce pouvoir de repli en-deçà des exigences du siècle. L’avantage avec les micros planqués sous le matelas, contrairement à ceux qu’on se colle soi-même devant la bouche d’un bout à l’autre du globe, c’est qu’on avait encore la possibilité de se taire et, les mains callées derrière la nuque, du temps pour se poser des questions sur l’existence ou non du plafond. Ici, se taire n’est pas possible (à moins de consentir à sa propre exclusion).

 

De ce passage jouissif dans lequel on reconnaîtra l’une des innombrables situations où l’on s’est soi-même trouvé un jour où l’autre, contraint par la force invisible du désir de chercher à plaire à nos semblables, si ennuyeux soient-ils, se dégage un double sentiment nous renseignant sur la duplicité même du réel – le grand micmac du ying-yang – impliquée par l’exigence de communication : tout à la fois puissance liante, dans laquelle les individus trouvent à exister (socialement), que dissolution des individualités dans le grand tout communicationnel (sorte de Nirvana post-moderne). Tout cela, comme l’ontologie en jeu dans l’enseignement bouddhique, reposant sur une économie du néant. À parler pour parler, comme le font les occupants de la 404, le principe même de toute communication semble n’être qu’une surenchère du vide sur le vide, une étrange économie de l’échange verbal donc fondée sur la gratuité du dire, le parler pour parler qui, pour un regard pétri d’ironie n’est rien d’autre que la manifestation de la vanité essentielle de l’être et de l’existence, du monde et des individus.

 

Le babil contemporain, la communication pour la communication, cet art de combler le vide par du vide, l’angoisse du néant et les profondeurs mortifiantes de la mélancolie (dont Bouddha parle comme de l’enfer) par des effets de surface, comble également (au sens de la satisfaction) l’insouciance structurelle de nos sociétés de consommation à l’égard des questions essentielles, les gouffres métaphysiques par du temps perdu, de la distraction plutôt que de la dissertation donc, et celui qui n’en est pas capable, celui qui ne sait pas parler pour parler (damnation !) ne peut accéder à l’être en intégrant comme son réquisit ontologique la communauté des semblables, celle des communiquants. Vanna rêvant grandeur passée du royaume khmer (ce rêve est de portée politique, le levier de mécanismes énergétiques capables de faire entrer un peuple en résistance face au colonisateur culturel en cristallisant les énergies en jeu) se trouve infiniment seul, isolé au milieu de ses semblables absorbés par les productions lobotomisantes occidentales tel un albatros incompréhensible. Et le comble c’est que même lorsqu’il se met à parler personne ne l’entend… Son rêve est incommunicable (son peuple ne se soulèvera jamais). Le monde est pour lui comme une oreille sans tympans. Mais, pire peut-être que de ne pas exister aux yeux des autres, celui qui ne sait pas se perdre en babils reste sans pouvoir, sans remède, face aux puissances mortifiantes qui l’habitent dont seule la superficialité semble être en mesure d’amnésier les effets. Vertu critique mais non rédemptrice de l’ironie donc (Socrate en est mort), qui plonge celui qui en use de manière instinctive en crise sans que ne croisse aussi pour lui ce qui sauve. Parler pour lui ne sert à rien. Parler pour parler ne sert doublement à rien. Heureux les communiquants et les simples d’esprit.

 

Maintenant, la gratuité du dire n’est pas neutre. Elle a besoin de substance, de nourritures, et cette substance, dont se nourrissent les protagonistes dans cette nouvelle, ce sont les films américains et français d’inspiration hollywoodienne saturant tout l’espace de pensée donc (comme par obnubilation) à la manière d’instruments de propagande culturelle jetés dans le monde pour que les hommes et les femmes – quelles que soient leurs nationalités – aient de quoi parler. Parler… échanger plutôt, dans le vide, mais d’une manière insidieuse qui contrairement aux ballauderies grotesques des régimes communistes (que tout le monde répète mais auxquelles personne ne croit), possèdent une réelle efficace puisqu’ils créent du désir. En livrant en terre d’Indochine, grâce au cinéma, le prêt à porter stylistique et moral de l’Européen qui, immité, confère aux jeunes gens plus de pouvoir d’attraction, de sexappeal, le Capital permet cette libre circulation de la libido par contagion d’espaces culturellement étrangers à sa source endémique. L’impérialisme n’a dès lors plus besoin d’envoyer ses missionnaires aux quatre du monde, le monde est venu jusqu’à lui. Les protagonistes, à l’exception de l’albatros Vanna, sont d’ailleurs tellement imbibés de références occidentales qu’ils semblent ignorer celles qui fondent l’unité de leur propre pays (leur identité fabuleuse). Seule une allusion faite à une pratique culturelle khmère, mettant en scène une parade amoureuse sous forme de joute poétique, est tournée par celui qui en parle en ridicule, et n’y voit qu’une expression grotesque (poétique précisément), au contraire des films occidentaux dont il admire les acteurs et le style. Nulle place en lui, comme en eux, pour les mythiques guerriers khmers couvrant l’immensité du ciel au sortir des temples d’Angkor, remplacés depuis peu, mais pour très longtemps sûrement, par tout un tas de branleurs narcissiques couvrant l’immensité de la toile jusqu’en leurs moindres pensées, polluées par une armada de spectres auxquels chacun voudrait, de prêt ou de loin, ressembler, comme si leur image, absorbée, conférait un plus d’être. La Paramount aura réussi à faire de la grotte de Platon une immense salle de projection.

 

Ne dire que du convenu donc, du communicable. Du qui brille. Qui a du style. Du qui en jette plein les yeux aux filles comme tous ces beaux acteurs et ces grosses bagnoles de l’American Way of Life (prémisse d’orgasmes extatiques à venir). C’est là, d’ailleurs, l’une des exigences du capitalisme contemporain : que la parole ne soit plus elle-même qu’une valeur d’échange, comme tout autre produit côté en bourse, sperme et salive compris, et non le véhicule d’idées réfractaires à son expansion infinie. Qu’elle soit, en elle-même, vide, insignifiante, peu importe donc, son utilité est ailleurs : dans les liens que créent les échanges verbaux, dans la circulation des énergies mise au service du consumérisme. Face à cela, cette exigence de la parole convenue, échangeable, et non celle qui souffre au contact de l’indicible (ce qu’il ne faut pas dire, taire, au risque de s’attirer les foudres de la communauté des communiquants), la conscience malheureuse est sans rémission possible. L’indicible doit être tue, l’invisible dont parle (rêve) Vanna, rester invisible, car incommunicable, étranger à tout phénomène d’empathie de la part de ses semblables, aliénés serviteurs involontaires de l’envahisseur porté aux nues depuis que l’horizon du Désir s’est réduit aux deux dimensions d’un écran de cinéma et que posséder une Mercédès est devenu le comble de la frime. Le royaume d’Angkor, pour ne plus occuper les cerveaux et rayonner en eux comme le souvenir d’une identité fabuleuse à reconquérir, est à jamais perdu – Hollywood est la clef de cette mystérieuse disparition – mais voici qu’apparaît à Vanna, tandis qu’il se prélasse sur la plage en compagnie de Sarry, de quoi parler pour parler dans le ciel : un avion de chasse (pardieu !) tel un Hermès des temps moderne ou une épiphanie. L’occasion est trop belle (et l’idée lumineuse), Vanna se met à parler avions de chasse jusqu’à épuiser le sujet et ce qu’il désire lui arrive : Sary lui sourit d’une manière qui en dit long (de toute évidence les effets de surfaces sont les vecteurs de pulsions libidinales, leur moyen de communication, la plaque tournante du Désir). Telle semble être la clef dont Vanna a la révélation. Lui aussi, comme tous les communiquants, pour peu qu’il fasse taire ses rêves, va pouvoir niquer.



GENIAL et GENITAL, Soth Polin.

 
 
GENIAL et GENITAL. Soth Polin. Recueil de nouvelles traduit du khmer et présenté par Christophe Macquet

112 pages / 13 x 18 cm / dos carré collé. Couverture à rabats (fresque anonyme cambodgienne) isbn : 978-2-912528-23-0 / éditions le grand os / collection Poc ! parution : 21 septembre 2017 

12 € (+ 1,50 € de frais de port) 

vendredi 16 octobre 2026

MEKONG KARMA

 

MÉKONG-KARMA

 

Longue phase de catatonie dans l’apesanteur rythmique de l’anti-capitale asiatique : Vientiane l’endormie, percluse du sommeil d’un Bouddha christianisé dans un infini dimanche aux odeurs d’encens et de vase refluant du Mékong. Nous venons de découvrir un fossile colonial traversé par quelques véhicules motorisés sous la coupole de Non-Matière qui lui sert de ciel : l’essence réelle du léthargique vacuum.

 

Sur la rive opposée les cuisines de l’enfer de l’Isan font un bruit de taules et les vapeurs lacrymogènes des piments oiseaux font pleurer de jeunes vierges aux yeux d’amande… Et nous voguons sur le sampan du temps, dans la lente dérive d’un fragment d’Héraclite saturé de limon, la liquéfaction boueuse des jours, des heures, des minutes martelées par des moines bouddhistes sur une horloge universelle datant de l’âge du bronze…

 

Les oiseaux nocturnes

Quittent les buissons par milliers

Et le bateau dérive

Vers où les nuages ​​s’envolent…

 

Passée la frontière du Cambodge, des rescapés de la folie khmère s’amusent à effrayer les occidentaux en s’empiffrant à pleines mains de mygales bien vivantes.


Deux pagayeurs, capitaines de ce sampan, fixent autour d’eux l’eau terreuse comme s’ils cherchaient l’or du soir en le séparant, avec le tamis des yeux, de l’ocre emporté vers la mer des quartzites arrachés au plateau tibétain. Nous nous dirigeons vers Long Xen… Mais qui sont ces gens le long des rives, immobiles telles des fleurs fanées?

 

Ce n’est pas le vent qui te pousse

Sur cette rivière vide.

Ce n’est pas non plus l’eau qui te porte

Où les nuages s’envolent.

 

Les acteurs en masques et costumes d’un théâtre Viet-Nuo attendent à quai pour la pantomime sous une rangée de palmiers à sucre. Nous avons pour sûr définitivement quitté le Kampuchéa ! Une succession de cris donnent du corps à de brèves scènes de batailles dans lesquelles quelques rebelles annamites, aidés de leurs démons grimaçants, tiennent tête aux envahisseurs de l’Empire du Milieu, du Siam, de Corse et d’Oklahoma.

 

Les matelots descendent la soie

Pour suivre au mieux le rythme

De ce chant dont les paroles résonnent

Encore sur la rivière des songes.*

 

Et nous voguons sur le sampan du temps, dans la lente dérive d’un fragment d’Héraclite saturé de limon…

 

Des botanistes avec des idées très claires en tête semblent avoir fait arraser dix mille hectares de jungle à l’embouchure du Delta pour en faire un jardin à la french. Les pelouses sont bien tondues, d’un vert bouteille recouvert de verni – ça sent à plein nez le désherbant avec des relents de moutarde, de térébenthine, de souffre et d’essence de citronnelle – quelque chose comme l’odeur inimaginable de l’agent orange.



Extrait de Kaleïworldscope, G.MAR (à paraître)

*  Mong chờ (Hoàng Oanh 1975)

A écouter ici : https://www.youtube.com/watch?v=8615VzZ69aE


Philip Jones Griffiths: 100 bức ảnh quý giá về Việt Nam năm 1980 Post War

 






*

PORTFOLIO COMPLET à CONSULTER SUR:

https://redsvn.net/100-buc-anh-quy-gia-ve-viet-nam-nam-1980-cua-philip-jones-griffiths/