lundi 19 octobre 2026
vendredi 16 octobre 2026
MEKONG KARMA
MÉKONG-KARMA
Longue phase de catatonie dans l’apesanteur rythmique de
l’anti-capitale asiatique : Vientiane l’endormie, percluse du sommeil d’un
Bouddha christianisé dans un infini dimanche aux odeurs d’encens et de vase
refluant du Mékong. Nous venons de découvrir un fossile colonial traversé par
quelques véhicules motorisés sous la coupole de Non-Matière qui lui sert de
ciel : l’essence réelle du léthargique vacuum.
Sur la rive opposée les cuisines de l’enfer de l’Isan font un bruit de
taules et les vapeurs lacrymogènes des piments oiseaux font pleurer de jeunes
vierges aux yeux d’amande… Et nous voguons sur le sampan du temps, dans la
lente dérive d’un fragment d’Héraclite saturé de limon, la liquéfaction boueuse
des jours, des heures, des minutes martelées par des moines bouddhistes sur une
horloge universelle datant de l’âge du bronze…
Les oiseaux nocturnes
Quittent les buissons par milliers
Et le bateau dérive
Vers où les nuages s’envolent…
Passée la frontière du Cambodge, des rescapés de la folie khmère s’amusent à effrayer les occidentaux en s’empiffrant à pleines mains de mygales bien vivantes.
Deux
pagayeurs, capitaines de ce sampan, fixent autour d’eux l’eau terreuse comme
s’ils cherchaient l’or du soir en le séparant, avec le tamis des yeux,
de l’ocre emporté vers la mer des quartzites arrachés au plateau tibétain.
Nous nous dirigeons vers Long Xen… Mais qui sont ces gens le long des rives,
immobiles telles des fleurs fanées?
Ce n’est pas le vent qui te pousse
Sur cette rivière vide.
Ce n’est pas non plus l’eau qui te porte
Où les nuages s’envolent.
Les
acteurs en masques et costumes d’un théâtre Viet-Nuo attendent à quai pour la
pantomime sous une rangée de palmiers à sucre. Nous avons pour sûr définitivement
quitté le Kampuchéa ! Une succession de cris donnent du corps à de brèves
scènes de batailles dans lesquelles quelques rebelles annamites, aidés de leurs
démons grimaçants, tiennent tête aux envahisseurs de l’Empire du Milieu, du
Siam, de Corse et d’Oklahoma.
Les matelots descendent la soie
Pour suivre au mieux le rythme
De ce chant dont les paroles résonnent
Encore sur la rivière des songes.*
Et nous voguons sur le sampan du temps, dans la lente dérive d’un
fragment d’Héraclite saturé de limon…
Des botanistes avec des idées très claires
en tête semblent avoir fait arraser dix mille hectares de jungle à
l’embouchure du Delta pour en faire un jardin à la french. Les pelouses
sont bien tondues, d’un vert bouteille recouvert de verni – ça sent à plein nez le désherbant avec des relents de moutarde, de térébenthine, de souffre
et d’essence de citronnelle – quelque chose comme l’odeur inimaginable de
l’agent orange.
Extrait de Kaleïworldscope, G.MAR (à paraître)
* Mong chờ (Hoàng Oanh 1975)
A écouter ici : https://www.youtube.com/watch?v=8615VzZ69aE
jeudi 8 octobre 2026
samedi 26 septembre 2026
mardi 22 septembre 2026
NAM KGOY, Léo Wyjniewski, Skandalon-Ed° (Publication)
«
Pour les autres tribus nous sommes les Lan Tiên, ceux qui tissent et teignent
les tissus à l’indigo, mais pour nous nous sommes les Yao Moun : ceux qui
viennent des forêts, connaissent le nom des arbres, le bruit de l’eau dans
chaque rivière, les différents noms du vent quand il s’ébroue dans les branches
ou lèche les feuilles sèches au sol. Nous parlons le Kim Moun. La langue de la Nature. Les noms des choses sont le bruit qu’elles font quand elles parlent, et quand
nous ouvrons la bouche nous les écoutons. »
Présentation
Nam
Kgoy de Léo Wyjniewski est un récit photographique et poétique immersif situé
dans un village isolé des montagnes du nord de l'ex-Indochine. Au cœur d'une
sécheresse persistante, la communauté (aux confins des ethnies Hmong et Lan
Tiên) cherche des réponses à son malheur et désigne comme bouc émissaire la
jeune Nam Kgoy, née avec une jambe atrophiée. Construite sous forme de litanie
polyphonique, l'œuvre croise la parole singulière de la fillette — en prise
avec les esprits de la forêt —, les angoisses rituelles des villageois et le
regard extérieur de l'administration et des ingénieurs. Les photographies en
noir et blanc, rugueuses et contrastées, capturent la poussière du quotidien,
les regards et la rudesse des lieux. Au-delà du drame intime et des croyances
chamaniques, le livre dépeint la fin annoncée d'un mode de vie ancestral,
menacé d'engloutissement par de gigantesques projets hydroélectriques. C'est
une chronique poignante sur la différence, le choc des cultures et la
disparition des mondes premiers.







