Longue phase de catatonie dans l’apesanteur rythmique de
l’anti-capitale asiatique : Vientiane l’endormie – percluse du sommeil
d’un Bouddha christianisé dans un infini dimanche aux odeurs d’encens et de
vase refluant du Mékong. De toute évidence nous venons de découvrir un fossile
colonial traversé par quelques véhicules motorisés sous la coupole de Non-Matière
qui lui sert de ciel : l’essence réelle du léthargique vacuum.
Sur la rive opposée les cuisines de l’enfer de l’Isan font un bruit de
taules et les vapeurs lacrymogènes des piments oiseaux font pleurer de jeunes
vierges aux yeux d’amande… Et nous voguons sur le sampan du temps, dans la
lente dérive d’un fragment d’Héraclite saturé de limon, la liquéfaction boueuse
des jours, des heures, des minutes martelées par des moines bouddhistes sur une
horloge universelle datant de l’âge du bronze… Passées la frontière du Cambodge, des rescapés
de la folie khmère s’amusent à effrayer les occidentaux en s’empiffrant à
pleines mains de mygales bien vivantes.
Deux
pagayeurs, capitaines de ce sampan fixent autour d’eux l’eau terreuse comme
s’ils cherchaient l’or du soir en le séparant avec le tamis des yeux de
l’ocre emportés vers la mer des quartzites arrachés au plateau thibétain. Nous
nous dirigeons vers Long Xen… Mais qui sont ces gens qui peuplent les rives telles
des fleurs fanées ?
Les
acteurs en masques et costumes d’un théâtre Viet-Nuo attendent à quai pour la
pantomime sous une rangée de palmiers à sucre. Nous quittons le Kampuchéa. Une
succession de cris donnent du corps à de brèves scènes de batailles dans
lesquelles quelques rebelles annamites, aidés de leurs démons grimaçants,
tiennent tête aux envahisseurs de l’Empire du Milieu, du Siam, de Corse et
d’Oklhaoma.
Et nous voguons sur le sampan du temps, dans la lente dérive d’un
fragment d’Héraclite saturé de limon…
Des botanistes avec des idées très claires en tête semblent avoir fait arraser dix mille hectares de jungle à l’embouchure du Delta pour en faire un jardin à la sauce french. Les pelouses sont bien tondues, d’un vert-bouteille recouvert de verni – ça sent à pleines narines le désherbant avec des relents de térébenthine, de souffre et d’essence de citronnelle – quelque chose comme l’odeur inimaginable de l’agent orange.
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