samedi 7 novembre 2026

L’ÎLE MYSTÉRIEUSE (Chroniques du Microcosme)

 

Dans le contre-ciel plaqué en surface d’un minuscule étang le reflet de mon visage de sept ans file en suivant la course des nuages vers d’autres espaces, un lointain forcément rêvé meilleur par la doublure d’un enfant du Capitaine Grant – une île, matrice d’aventures inépuisables pour jeunes garçons où l’ego se gonflerait du sentiment d’avoir su vaincre l’ennui en ouvrant au hasard un livre de la Bibliothèque Verte.

Un lieu sur-idéalisé où je me serais retiré, adulte, durant des années, surgi d’un coin de mémoire happée par tout un roman de Jules Vernes et son imaginaire à la Robinson au plus loin du moyeu autour duquel se sont dilatés les linéaments de la prime-existence ; un ailleurs... des montagnes d’Alaska aux rives du Mékong, du Cap Horn aux extrémités orientales de l’archipel indonésien – je rêvais, dans le miroir de mon roman, zigzagant d’un point à l’autre du globe avec l’idée fixe de saisir le monde dans sa pureté naturelle, loin, très loin des hommes, dans une sorte de lubie photogénique évidente : transposer sur papier glacé ces espaces ou ne transparaissent aucune trace d’une quelconque civilisation avant de les vendre à de grands magazines : le National Géographique, et d’autres moins connus mais tout aussi truffés de grands espaces vendus au désir de lecteurs atteints du même trouble obsessionnel : voir, comme pour le retrouver, le monde d’avant le sixième jour de la Création, l’antépénultième miracle précédant la Grande Erreur Ontologique :


NOUS LES HOMMES


dont l’apparition mènerait indéfectiblement à l’anéantissement ce miracle lui-même, en même temps que la diversité des espèces qui font sa richesse insensée…etc.

Vingt-trois ans (c’était écrit, dans le grand livre des jours coincé parmi d’autres volumes de la Bibliothèque Verte des jeunes années), vingt-trois années passées loin de ce microscopique bout de monde que fut mon village – tout juste un miasme se détachant de la tête d’une géante  –  et de son moyeu totémique : l’obélisque du monument aux morts dressé en bas de la côte du cimetière tel un doigt d’honneur tendu à la verticale des dernières limites de l’univers franchies par le télescope Hubble…

Vingt-trois années durant lesquelles j’aurais finis par perdre l’illusion de découvrir l’absurdité d’un monde sans l’homme – illusion poétique d’une espèce de Shoa universalisée dans laquelle se serait opéré, bien avant qu’il n’advienne réellement, le grand anéantissement de l’anéantisseur désigné, pour me consacrer alors, pour le compte des mêmes magazines, aux portraits d’hommes, de femmes et d’enfants sans âge… C’était écrit.

Thaï Blancs, H’mong verts, noirs, fleuris, Dzao rouges, Jaraï et Kutu du haut-plateau lao-vietnamien, hommes fleurs des îles Mangaraï, coupeurs de têtes des montagnes de Luzon… sans oublier les Minangkabau de la région du lac Toba, descendants des derniers cannibales recensés coincés sur une île lacustre au centre de l’île gigantesque de Sumatra – l’île mystérieuse – porte d’entrée du grand archipel Indonésien emprunt de brumes volcaniques et de jungles énigmatiques et ténébreuses promptes à susciter l’imagination… cette île dans une île découverte par William Marsden au XVIIIème siècle où j’aurais échoué doublement.

Je revois le faciès de mes hôtes Minangkabau – hilares à force d’absorber de l’alcool de palme – me dévisager tandis que nous faisions cuire des morceaux d’intestins de porc sur des brochettes en bambou avec cet air débilité effrayant derrière les lueurs du feu, comme s’ils ne savaient comment me dire autrement qu’avec des grimaces contorsionnant les moindres muscles de leurs mâchoires qu’il n’y a pas si longtemps ç’aurait certainement été moi enfilé sur ces broches, après qu’un de leurs guerriers m’ait arraché au grand garde-manger du Capitalisme des origines…

 

Extrait du Volume VI des Chroniques du Microcosme. A Paraître https://skandalon-ed.fr/


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