jeudi 27 août 2026

MEKONG-KARMA (Extract KALEÏWORLDSCOPE, G.Mar)

 

Longue phase de catatonie dans l’apesanteur rythmique de l’anti-capitale asiatique : Vientiane l’endormie – percluse du sommeil d’un Bouddha christianisé dans un infini dimanche aux odeurs d’encens et de vase refluant du Mékong. De toute évidence nous venons de découvrir un fossile colonial traversé par quelques véhicules motorisés sous la coupole de Non-Matière qui lui sert de ciel : l’essence réelle du léthargique vacuum.

 

Sur la rive opposée les cuisines de l’enfer de l’Isan font un bruit de taules et les vapeurs lacrymogènes des piments oiseaux font pleurer de jeunes vierges aux yeux d’amande… Et nous voguons sur le sampan du temps, dans la lente dérive d’un fragment d’Héraclite saturé de limon, la liquéfaction boueuse des jours, des heures, des minutes martelées par des moines bouddhistes sur une horloge universelle datant de l’âge du bronze… Passées la frontière du Cambodge, des rescapés de la folie khmère s’amusent à effrayer les occidentaux en s’empiffrant à pleines mains de mygales bien vivantes.


Deux pagayeurs, capitaines de ce sampan fixent autour d’eux l’eau terreuse comme s’ils cherchaient l’or du soir en le séparant avec le tamis des yeux de l’ocre emportés vers la mer des quartzites arrachés au plateau thibétain. Nous nous dirigeons vers Long Xen… Mais qui sont ces gens qui peuplent les rives telles des fleurs fanées ?

 

Les acteurs en masques et costumes d’un théâtre Viet-Nuo attendent à quai pour la pantomime sous une rangée de palmiers à sucre. Nous quittons le Kampuchéa. Une succession de cris donnent du corps à de brèves scènes de batailles dans lesquelles quelques rebelles annamites, aidés de leurs démons grimaçants, tiennent tête aux envahisseurs de l’Empire du Milieu, du Siam, de Corse et d’Oklhaoma.

 

Et nous voguons sur le sampan du temps, dans la lente dérive d’un fragment d’Héraclite saturé de limon…

 

Des botanistes avec des idées très claires en tête semblent avoir fait arraser dix mille hectares de jungle à l’embouchure du Delta pour en faire un jardin à la sauce french. Les pelouses sont bien tondues, d’un vert-bouteille recouvert de verni – ça sent à pleines narines le désherbant avec des relents de térébenthine, de souffre et d’essence de citronnelle – quelque chose comme l’odeur inimaginable de l’agent orange.


mardi 25 août 2026

SKANDALON-Ed parutions: Jules Boissières, FUMEURS D'OPIUM


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Jules Boissière (1863-1897) compose les textes réunis sous le titre Fumeurs d’Opium à une époque où fleurissent les grands écrivains voyageurs français (souvent des militaires de carrière). Époque de ‘’missions civilisatrices’’ portées par de grandes figures gouvernementales comme Jules Ferry, dont ces écrivains, tout en y participant activement, témoignent à divers degrés de l’absurdité et de la cruauté qui leur sont afférentes ; quand d’autres littérateurs, portés par l’air du temps, en enjolivent sans nuance l’idéologie par les « multiples splendeurs de l’exotisme de nos colonies » en truffant leurs récits d’éléphants et de chasses au tigre – ce qui n’était pas pour déplaire à l’imaginaire des foules friandes de Grandes Expositions Coloniales et leurs zoos humains.

*

Nous ne sortirons plus de la forêt ; – la sombre forêt indéfinie qui s’étend du Delta tonkinois à l’immensurable et flottante frontière du Kouang-Si, nous n’en sortirons plus jamais; nous sommes marqués pour y mourir. Mourir, ce ne serait rien encore; et longtemps j’ai vécu et bataillé sans y songer, car toujours, avant cette heure, je fus, d’instinct comme de raison, convaincu et satisfait de la nécessité du repos définitif après la vie terrestre. Mais, depuis que j’ai fumé l’opium dans la forêt, je doute, et j’ai peur de mourir, pour ce qui peut advenir ensuite. Je comprends tant de choses dont je ne soupçonnais pas même l’existence, aux jours bénis de la certitude ignorante et de la joie ! Je devine tant de volontés et tant d’intelligences éparses dans la matière brute et dans le vent de la nuit ! Hélas ! ce n’est plus pour moi que les vieux arbres sont muets et les minéraux inoffensifs. L’opium m’a rendu si clairvoyant! et parfois je m’en enorgueillis, parce que je suis plus savant qu’autrefois ; et plus souvent j’en souffre, parce que j’ai perdu la quiétude de l’âme. Pour les Annamites, un Génie bienfaisant anime chacun des caractères de la sainte écriture chinoise; - pour moi, derrière tous les êtres que vous jugez privés de conscience et de vie, un mauvais démon s’est caché.

Maudit le jour où, après avoir vainement tenté la fortune dans la vieille Europe, je vins ici, de Hong-Kong, en aventurier joyeux et hardi, pour retrouver de très antiques mines d’or, jadis exploitées par des vivants, et peut-être aujourd’hui gardées par des morts!