dimanche 3 juin 2018

OMBRE CHINOISE Hélène Ling (à propos)



"...il s’agit bien d’un récit orienté vers « l’origine », mais il faut l’entendre comme un lieu éclaté, un lieu non situé dans la chronologie. J’y ai pensé un moment comme à une « utobiographie », tendue vers un intervalle vide d’où jaillirait la nécessité de l’écriture, aiguillonnée par le sentiment d’une rupture originelle. Cette enfance était pour moi un fondu au noir, une zone d’ombre. Pour y revenir, il me fallait préserver le processus de remémoration, sous forme de fragments singuliers, éclatés en îlots, aiguisés par l’écriture. Chacun d’eux, dérivé du passé, est animé par le mouvement même de regard en arrière, comme par une énergie propre. L’ensemble ne peut donc reconstituer une évolution sur le mode linéaire, un jeu supposé de causes et d’effets, calqué sur un certain modèle d’écriture de l’histoire. C’est bien plus l’urgence, la nécessité de donner forme à chaque fragment qui prime, de le faire apparaître avec son relief, son mouvement de dérive, dans un ensemble en archipel."


L'ensemble de la cnversation avec Xavier Boissel sur D-Fiction:
 

 

mercredi 23 mai 2018

COSMORAMA (ouverture)



D’abord je me suis penché vers l’avant pour jeter mes billes dans le ruisseau puis mon corps s’est raidi d’un seul coup vers l’arrière et je les ai vu rouler translucides et vertes comme de l’eau là où se reflètent les grands arbres en été. D’abord en avant, et puis en arrière. Parfois un rayon de lumière traverse les arbres pour venir frapper le ruisseau alors mes billes scintillent comme des yeux de chat la nuit dans l’eau par-dessus la bande de sable collée contre l’autre rive jusqu’à ce que leurs reflets aillent se briser contre la branche où l’eau se met à mousser quand quelqu’un remue la vase en amont. Je me suis dit un jour suivre des yeux le roulement des billes au fond du ruisseau et le rayon de lumière qui vient s’écraser contre la branche avec leurs reflets sans jamais les quitter des yeux ni bouger la tête de l’amont vers l’aval, seulement d’arrière en avant sinon le monde ne bougera plus dans le bon sens alors ma tête n’a pas bougé de droite à gauche, seulement mes yeux dans leurs globes et les billes ont continué de rouler dans la bonne direction jusqu’à ce que mes yeux s’arrêtent contre la branche où l’eau se met à mousser quand quelqu’un remue la vase derrière moi le pré, je le sens dans mon dos comme une main qui me pousse vers l’avant, plus loin les barbelés et la route d’où quelqu’un a crié Rudy dans la poêle les côtelettes font un crépitement d’huile et une odeur de viande neuve vers l’aval, de mort neuve à travers la fenêtre, de sang qui n’a pas eu le temps de vieillir, de commencer à pourrir dans la cuisine jusqu’à moi : c’est l’heure !, et quelqu’un à crier Rudy une seconde fois sur la route. Comme je ne parle pas j’ai le droit de ne pas entendre, alors j’ai regardé mon nom s’écraser dans la boue avec la voix de ma mère jusqu’à ce qu’il disparaisse sous terre et les arbres devant moi se sont mis à trembler puis tout a recommencé : les yeux dans leurs globes de droite à gauche comme le rouleau d’une machine à écrire – l’encre était bleue pâle le papier gondolait sur la table de cuisine – puis ma tête s’est remise à bouger comme lorsque l’herbe sent l’orage qui arrive, et pointe à l’horizon, cette odeur d’herbe trempée avant même qu’il n’éclate, en avance sur elle-même, en avance sur le temps, précédant toute chose, telle l’augure d’une pythie annonçant sa propre fin et quand je suis rentré chez moi quelqu’un a dit Est-ce que tu l’as vue Est-ce que tu l’as vue Est-ce que tu l’as vue, nue, morte, étalée dans la neige ?

dimanche 13 mai 2018

KALEIDOSCOPE

 

Expo Duchamp à Beaubourg – son nu descendant l’escalier déambule dans les ruelles sous-éclairées que surplombe le château de Prague (particulièrement énorme et sombre cette nuit-là). Le pavé luit après huit heures de bruine. Au loin et tout aussi luisante, passés les ponts, la Vltava parcourt un ensemble de paysages cinétiques à une vitesse proche de celle qu’on attribue habituellement à la lumière mais qui cette nuit – de toute évidence – n’est autre que celle de nos yeux.

La Suite sur D-Fiction:
 
 


mercredi 21 février 2018

NOUS ETIONS TOUS DES NOMS D'ARBRES

Nous étions tous des noms d’arbres, scénario, dialogues, réalisation d’Armand Gatti.

Le titre fait référence au fait que les lettres de l'alphabet, en gaélique avant la romanisation de son alphabet (l'alphabet oghamique), portent des noms d'arbres, et que chaque nom propre porte l'essence des arbres des lettres qui le composent (très archaïque et signifiant pour un gamin qui a grandi au milieu des arbres - Ardennes), comme si les hommes, les individus, avec leurs histoires propres (leur identité), n'étaient que des excroissances arbitraires de la Nature, végétale, des golems nés du sol et condamnés à périr. Rien d'autre... L'histoire est celle de délinquants de douze treize ans de (London-)Derry, d'origine catholique et protestante réunis dans un même centre de réinsertion (très signifiant pour un gamin qui a goûté aux joies de l'internat forcé), et son éducateur, incapable de les réconcilier au bout du compte... C'est vieux (1981), mal filmé, et surtout pessimiste. Lui (l'éducateur) rêvait d'une Irlande réunie par-delà les inconciliables (sa jeunesse désorientée, qu'il aurait aimé pouvoir soustraire tout autant au remote control anglais qu'à l'idéologie régnante des deux camps), et ça finit par une complainte lyrique digne d'un Bloom's Day sur-alcoolisé sur le lieu des ruines de ce fameux fort préhistorique le plus vieux du monde où il fait l'aveux de son impuissance (celle de l'Irlande comme nation historique), et réduit à vanité, dans un sombre constat, son rêve d'une origine commune (fusionnelle avec la nature) scellée dans la langue gaélique et la mythologie qu'elle diffuse. Ce film, pour la génération à laquelle j'appartiens, disons post-punk et très politiquement impliquée par-delà la politique  que nous offraient les partis, est comme un livre de Faulkner pour un sudiste des Etats-Unis portant un regard critique sur les ressorts idéologiques de sa propre culture. Le conflit Nord Irlandais cristallisait beaucoup de choses, et d'affects, à l'époque, de l'ordre des ambiguïtés qui conjuguent communisme et nationalisme, mais surtout il nous apparaissait comme une tumeur maligne dans l'espace idéologique auquel, qu'on le veuille ou non, nous appartenions, capable d'en saper les fondements en nous fournissant un mobile évident d'injustice. C'était avant la chute du mur de Berlin... L'Occident (et l'Europe dont la culture occidentale est née) criait au saccage des valeurs contre la division de Berlin par un mur imposée par l'URSS, tandis qu'en son sein, un autre mur, de Belfast celui-ci, plus petit certes, mais tout aussi affligeant, s'érigeait dans toute sa splendeur désastreuse. Petits merdeux de treize quatorze ans, comme ces jeunes délinquants du film, nous avions assez de cervelle pour saisir l'hypocrisie d'une civilisation reprochant à d'autres ce dont elle-même était coupable. Le conflit Nord Irlandais était, et restera, le signifiant le plus criant de l'infondé de toutes les idéologies.
 
Un trop court extrait ici:
 
 
 
 
 

 

jeudi 8 février 2018

LA TOILE, Sandra Lucbert. (à propos de...)


« […] nos usages d’internet, à les observer en s’en extrayant temporairement, ont tout de symptômes collectifs d’une pathologie encore peu déchiffrée. Que dire de l’extrême écart entre la mise à disposition de connaissances et la circulation ininterrompue de contenus nuls ? Que penser de l’étrangeté du nouvel agencement social qui s’observe sur les réseaux, où la codification extrême d’échanges lapidaires, comme dans les salons du Grand siècle, cohabite avec l’expression sans orthographe du narcissisme le plus déboutonné, des opinions les moins partageables, en un mot, avec tout ce que La Rochefoucault, justement, démontait implacablement dans ses aphorismes ? Comment comprendre enfin que partout, tout le temps, s’impose l’urgence d’en être, d’intervenir, de rester dans le flux, de compulsivement tripoter claviers et écrans qui n’apportent pourtant qu’un vide douloureux et la nécessité de recommencer ? Si l’on résume : une attitude collective incompréhensible, mobilisant un haut niveau de pulsionnalité et s’autorisant d’une morale peu claire. On peut presque dire que je me suis donc demandé, à l’instar de Freud à propos des névrosés dans Introduction à la psychanalyse: « Par quels motifs et par quelles voies peut-on avoir une attitude aussi désavantageuse à l’égard de la vie ? ». On connaît son protocole d’enquête ; la littérature m’offrait d’autres moyens d’investigation. »

Extrait du making-off de Sandra Lucbert à propos de La Toile, éd. Gallimard, à lire ici sur D-Fiction.

mercredi 31 janvier 2018

ZONES SENSIBLES

La gare de triage se ramifie dans le noir, m'étire, me disperse, m'aiguille. Mon corps est la division du fer, il est au croisement fracassant des trains, il est ce skaï couvert d'écrits obscènes et de ratures, l'entaille des cailloux, un tunnel traversé par les vents, il est l'immense patience des parapets. C'en sera bientôt fini. On m'arrêtera prochainement. Je m'y prépare comme à des noces.
 
Romain Verger, Zones sensibles.
Quidam Editeur.