mercredi 21 février 2018

NOUS ETIONS TOUS DES NOMS D'ARBRES

Nous étions tous des noms d’arbres, scénario, dialogues, réalisation d’Armand Gatti.

Le titre fait référence au fait que les lettres de l'alphabet, en gaélique avant la romanisation de son alphabet (l'alphabet oghamique), portent des noms d'arbres, et que chaque nom propre porte l'essence des arbres des lettres qui le composent (très archaïque et signifiant pour un gamin qui a grandi au milieu des arbres - Ardennes), comme si les hommes, les individus, avec leurs histoires propres (leur identité), n'étaient que des excroissances arbitraires de la Nature, végétale, des golems nés du sol et condamnés à périr. Rien d'autre... L'histoire est celle de délinquants de douze treize ans de (London-)Derry, d'origine catholique et protestante réunis dans un même centre de réinsertion (très signifiant pour un gamin qui a goûté aux joies de l'internat forcé), et son éducateur, incapable de les réconcilier au bout du compte... C'est vieux (1981), mal filmé, et surtout pessimiste. Lui (l'éducateur) rêvait d'une Irlande réunie par-delà les inconciliables (sa jeunesse désorientée, qu'il aurait aimé pouvoir soustraire tout autant au remote control anglais qu'à l'idéologie régnante des deux camps), et ça finit par une complainte lyrique digne d'un Bloom's Day sur-alcoolisé sur le lieu des ruines de ce fameux fort préhistorique le plus vieux du monde où il fait l'aveux de son impuissance (celle de l'Irlande comme nation historique), et réduit à vanité, dans un sombre constat, son rêve d'une origine commune (fusionnelle avec la nature) scellée dans la langue gaélique et la mythologie qu'elle diffuse. Ce film, pour la génération à laquelle j'appartiens, disons post-punk et très politiquement impliquée par-delà la politique  que nous offraient les partis, est comme un livre de Faulkner pour un sudiste des Etats-Unis portant un regard critique sur les ressorts idéologiques de sa propre culture. Le conflit Nord Irlandais cristallisait beaucoup de choses, et d'affects, à l'époque, de l'ordre des ambiguïtés qui conjuguent communisme et nationalisme, mais surtout il nous apparaissait comme une tumeur maligne dans l'espace idéologique auquel, qu'on le veuille ou non, nous appartenions, capable d'en saper les fondements en nous fournissant un mobile évident d'injustice. C'était avant la chute du mur de Berlin... L'Occident (et l'Europe dont la culture occidentale est née) criait au saccage des valeurs contre la division de Berlin par un mur imposée par l'URSS, tandis qu'en son sein, un autre mur, de Belfast celui-ci, plus petit certes, mais tout aussi affligeant, s'érigeait dans toute sa splendeur désastreuse. Petits merdeux de treize quatorze ans, comme ces jeunes délinquants du film, nous avions assez de cervelle pour saisir l'hypocrisie d'une civilisation reprochant à d'autres ce dont elle-même était coupable. Le conflit Nord Irlandais était, et restera, le signifiant le plus criant de l'infondé de toutes les idéologies.
 
Un trop court extrait ici:
 
 
 
 
 

 

jeudi 8 février 2018

LA TOILE, Sandra Lucbert. (à propos de...)


« […] nos usages d’internet, à les observer en s’en extrayant temporairement, ont tout de symptômes collectifs d’une pathologie encore peu déchiffrée. Que dire de l’extrême écart entre la mise à disposition de connaissances et la circulation ininterrompue de contenus nuls ? Que penser de l’étrangeté du nouvel agencement social qui s’observe sur les réseaux, où la codification extrême d’échanges lapidaires, comme dans les salons du Grand siècle, cohabite avec l’expression sans orthographe du narcissisme le plus déboutonné, des opinions les moins partageables, en un mot, avec tout ce que La Rochefoucault, justement, démontait implacablement dans ses aphorismes ? Comment comprendre enfin que partout, tout le temps, s’impose l’urgence d’en être, d’intervenir, de rester dans le flux, de compulsivement tripoter claviers et écrans qui n’apportent pourtant qu’un vide douloureux et la nécessité de recommencer ? Si l’on résume : une attitude collective incompréhensible, mobilisant un haut niveau de pulsionnalité et s’autorisant d’une morale peu claire. On peut presque dire que je me suis donc demandé, à l’instar de Freud à propos des névrosés dans Introduction à la psychanalyse: « Par quels motifs et par quelles voies peut-on avoir une attitude aussi désavantageuse à l’égard de la vie ? ». On connaît son protocole d’enquête ; la littérature m’offrait d’autres moyens d’investigation. »

Extrait du making-off de Sandra Lucbert à propos de La Toile, éd. Gallimard, à lire ici sur D-Fiction.