Jules Boissière (1863-1897) compose les textes réunis sous le titre Fumeurs d’Opium à une époque où fleurissent les grands écrivains voyageurs français (souvent des militaires de carrière). Époque de ‘’missions civilisatrices’’ portées par de grandes figures gouvernementales comme Jules Ferry, dont ces écrivains, tout en y participant activement, témoignent à divers degrés de l’absurdité et de la cruauté qui leur sont afférentes ; quand d’autres littérateurs, portés par l’air du temps, en enjolivent sans nuance l’idéologie par les « multiples splendeurs de l’exotisme de nos colonies » en truffant leurs récits d’éléphants et de chasses au tigre – ce qui n’était pas pour déplaire à l’imaginaire des foules friandes de Grandes Expositions Coloniales et leurs zoos humains.
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Nous ne sortirons plus de la
forêt ; – la sombre forêt indéfinie qui s’étend du Delta tonkinois à
l’immensurable et flottante frontière du Kouang-Si, nous n’en sortirons plus
jamais; nous sommes marqués pour y mourir. Mourir, ce ne serait rien encore; et
longtemps j’ai vécu et bataillé sans y songer, car toujours, avant cette heure,
je fus, d’instinct comme de raison, convaincu et satisfait de la nécessité du
repos définitif après la vie terrestre. Mais, depuis que j’ai fumé l’opium dans
la forêt, je doute, et j’ai peur de mourir, pour ce qui peut advenir ensuite. Je
comprends tant de choses dont je ne soupçonnais pas même l’existence, aux jours
bénis de la certitude ignorante et de la joie ! Je devine tant de volontés et
tant d’intelligences éparses dans la matière brute et dans le vent de la nuit !
Hélas ! ce n’est plus pour moi que les vieux arbres sont muets et les minéraux
inoffensifs. L’opium m’a rendu si clairvoyant! et parfois je m’en enorgueillis,
parce que je suis plus savant qu’autrefois ; et plus souvent j’en souffre,
parce que j’ai perdu la quiétude de l’âme. Pour les Annamites, un Génie
bienfaisant anime chacun des caractères de la sainte écriture chinoise; - pour
moi, derrière tous les êtres que vous jugez privés de conscience et de vie, un
mauvais démon s’est caché.
Maudit le jour où, après avoir vainement tenté la fortune dans la vieille Europe, je vins ici, de Hong-Kong, en aventurier joyeux et hardi, pour retrouver de très antiques mines d’or, jadis exploitées par des vivants, et peut-être aujourd’hui gardées par des morts!

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